LES DERNIERES NOUVELLES DU JAZZ, 9th October 2026 ('Sisyphus' Review)

Conçu pendant sa période japonaise, cet album de Francesca Han est constitué de sept pièces sensibles et saisissantes, toutes de sa plume, évoquant souvenirs et moments forts de son séjour en autant de courts récits musicaux. La page est tournée, à présent la pianiste vit en France, mais elle a voulu capter ses échanges avec une rythmique de l’avant-garde japonaise tout à fait exceptionnelle : il en résulte un album enregistré lors d’une séance de 2017 au studio Dedé, mixé et masterisé en 2025 à Tokyo qui est appelé à faire date dans sa discographie.

Avec la redécouverte de ce programme Sisyphus, le trio s’empare avec une passion communicative d'une écriture très personnelle, intense et raffinée qui prend des libertés avec le patrimoine japonais ou coréen mais qui a néanmoins cette « asiatic touch » indéfinissable. Sans doutedans l’art de croiser des repères, influences traditionnels avec la composition et improvisation contemporaines et l’urgence du jazz ?

Du "beau piano" mais pas tout à fait au sens que l’on entend habituellement, une articulation vive, nette jusqu’au tranchant qui livre la mélodie avec des élans parfois inattendus, sans cliché  romantique ou mièvre. Si chacun sait donner du relief à ses attaques, la rythmique s’y entend pour insuffler de la subtilité dans la dynamique rigoureuse et limpide des compositions.

Le premier thème «Petit soleil», une berceuse pour son fils, magnifie justement le partage, la triple entente où le travail tout en nuance des balais, la résonance délicate sur les cymbales s'accordent avec le jeu d’une exquise douceur du piano. C’est à peine si on sait qui impose son rythme dans ce triangle équilatéral qui passe d’un doux allumage à des envolées plus fiévreuses tout en travaillant sons et textures. La composition suivante « Chrysanthemum », emblématique fleur du Japon, reste dans cette tonalité spirituelle et recueillie. C’est un hommage non déguisé à un grand pianiste japonais qu’admirait Francesca Han, Masabumi Kikuchi.

Une vraie dramaturgie dans la rupture franche du titre suivant « Sisyphus » dont la pochette illustre de façon explicite le mythe éponyme, un travail de l’artiste et de son mari (également producteur) sur ce papier Hanji coréen, fabriqué à la main à partir d'une pâte de mûrier, doux, résistant, lisse et blanc jusqu'à être translucide.

On aime la vigueur croissante, l' énergie dans l’improvisation collective d’un « Circle » qui ne tourne vraiment pas en rond, continuant sa progression par ce « Cowelessi » en hommage à un duo inspirant, le pianiste Stanley Cowell et le trompettiste Ralph Alessi avec lequel, on s’en souvient, Francesca Han a gravé un Exude remarquable. Elle n’a pas peur de reprendre d’ailleurs  "Count Yourself", hommage à l’insurpassable « Count Down » coltranien, en le jouant à sa façon, en motifs brefs qui captent l’attention avant qu’un élan soutenu n’emporte définitivement l’adhésion. Le final vibrant, lumineux concourt à nous emporter loin, un « Détour » que l’on prend volontiers avec ce trio osmotique. 

Un album à la longueur parfaite que l’on découvre et réécoute en boucle tant il a quelque chose d’addictif. Sans doute l’attention singulière portée au façonnage dechaque composition, le soin apporté aux moindres détails de ces structures complexes qui restent pourtant accessibles.

Programmateurs, quand allez-vous donner plus de place à cette pianiste unique?

Sophie Chambon - Les Dernières Nouvelles du Jazz
https://lesdnj.over-blog.com/2026/10/sisyphus-francesca-han.html

Francesca Han